Étape 6 sur Compostelle : Prinsuéjols-Malbouzon → au village d’Aubrac

Il y a des journées de randonnée que l’on termine en se disant :
« Bon. C’est fait. Demain, on continue. »
Et puis il y a celles où l’on arrive au bout du chemin avec les yeux qui piquent, le cœur complètement retourné et la sensation d’avoir vécu quelque chose de beaucoup plus grand que les kilomètres parcourus.
Cette sixième étape fait partie de celles-là.
Me voilà sur l’Aubrac. Et je crois que je suis tombée sous le charme.

Un petit-déjeuner qui fait le job !

Au gîte Les Gentianes de l’Aubrac, à Prinsuéjols-Malbouzon, le petit-déjeuner est exactement ce dont j’ai besoin pour attaquer cette sixième journée : différents pains frais, des bananes et de quoi faire le plein d’énergie.
Après cinq jours de marche, je ne vais pas faire semblant : le petit-déjeuner est devenu une affaire très sérieuse.
Je remplis mon énergie, j’enfile mes chaussures, je prends mon sac.
Et c’est parti.
Aujourd’hui, je vais découvrir l’Aubrac.
Et je ne sais pas encore que cette journée va être l’une de celles que je garderai le plus longtemps.

L’Aubrac : quand le paysage prend toute la place

Dès que l’on entre vraiment sur le plateau, quelque chose change. Le paysage s’ouvre. Les arbres se font plus discrets, les collines s’arrondissent, les pâturages s’étendent jusqu’à l’horizon.
Et surtout, il y a cette sensation de marcher dans un espace immense.

Ici, pas besoin d’un panorama à 360° construit avec une plateforme métallique et trois panneaux explicatifs. On lève les yeux et tout est panorama. Le ciel est immense. Les collines ondulent doucement. Les murets de pierre découpent les prairies. Et les vaches Aubrac, évidemment, surveillent tout cela avec leur petit air tranquille. Elles sont partout.
Et après six jours de marche, je dois bien reconnaître une chose : je n’ai jamais autant photographié de vaches de toute ma vie. Je suis officiellement devenue une spécialiste du portrait bovin.

Des fleurs partout… et un silence qui ne l’est jamais vraiment

Ce jour-là, l’Aubrac est en fleurs.
Du jaune.
Du bleu.
Du violet.
Du rose.
Des petites touches de couleur partout dans les prairies.

Et ce qui me frappe surtout, c’est le silence.
Enfin… le silence façon Aubrac. Parce qu’en réalité, il y a toujours quelque chose à écouter.
Le vent dans les herbes.
Les oiseaux.
Le tintement des cloches autour du cou des vaches.
Le bruissement de l’eau.
Quelques pas sur le chemin.
Puis plus rien. Et ce « plus rien » fait un bien fou.
Après plusieurs jours de marche, de villages, de conversations, de kilomètres et de fatigue, cette immensité silencieuse donne presque l’impression que le monde vient de baisser le volume.

L’Oculus du Roc des Loups : une fenêtre sur l’Aubrac

Et puis je l’aperçois. Un immense cercle de pierre dressé au milieu du paysage. Je m’approche. Et je comprends immédiatement pourquoi j’aime cet endroit.
C’est l’Oculus du Roc des Loups, installé en 2023.
L’anneau a été taillé dans un seul bloc de basalte de Bouzentès et mesure 2,20 mètres de diamètre. Il a été imaginé comme une sorte de table d’orientation contemporaine : plutôt que de rajouter un gros panneau au paysage, on invite simplement le regard à se poser au bon endroit.
Je trouve l’idée géniale. Je regarde à travers le cercle. Et le paysage devient une œuvre d’art. Les collines sont encadrées. Les lignes du plateau répondent à la forme parfaite de la pierre. Le proche et le lointain se superposent. Et pendant quelques secondes, je ne marche plus. Je regarde. C’est tout.

Parenthèse culturelle :
Si ce paysage paraît si particulier, ce n’est pas un hasard. L’Aubrac est un ancien massif volcanique. Son plateau a été façonné par les éruptions, puis sculpté par les glaciers, ce qui explique cette succession de reliefs doux, de plateaux, de vallées et de blocs de pierre. La nature a juste pris quelques millions d’années pour faire les choses correctement.

Rieutort d’Aubrac

Le chemin traverse ensuite Rieutort d’Aubrac, un hameau de Marchastel, installé sur un promontoire basaltique au-dessus de la vallée du Bès.
Ici, le patrimoine rural est encore très présent : maisons de pierre, fontaines, abreuvoirs, anciens bâtiments agricoles…
Tout respire l’Aubrac.

Une scène digne d’un conte

Je continue. Et là… Deux chevaux. Un âne. Un mouton. Tous les quatre tranquillement côte à côte dans un pré.
Aucune agitation. Personne ne court. Personne ne poursuit personne. Ils sont simplement là. Paisibles. Je reste à les regarder. Et mon cœur fond complètement. Vous savez, ces moments qui ne durent que quelques secondes mais que vous savez déjà que vous allez garder longtemps ?
Voilà. Celui-là.

Le Bès : le moment où l’émotion déborde

Puis le chemin descend doucement vers le Bès. Cette rivière traverse le plateau de l’Aubrac avant de rejoindre la Truyère. Et là, changement d’ambiance. L’eau apporte une fraîcheur incroyable. Autour d’elle, la végétation devient plus dense. Le vert semble encore plus vert. Je m’arrête.
J’écoute. Les grenouilles. Les oiseaux. L’eau.
Je ne sais pas combien de temps je reste là. Mais suffisamment longtemps pour ne plus avoir envie de repartir.

Et puis arrive un pont.
Des vaches.
Le murmure de la rivière.
La lumière.
Et… Je pleure. Voilà. C’est dit. Je pleure au bord du Bès. Mais attention : pas les grandes eaux de la tragédie grecque. Des larmes douces. Des larmes qui arrivent parce que tout est tellement beau que ça déborde. Parce qu’il y a des émotions que le cerveau ne sait pas très bien ranger. Alors elles passent par les yeux.

Montgros : une histoire d’hospitalité

Plus loin, j’arrive à Montgros.
Un panneau évoque une ancienne histoire liée à l’accueil des voyageurs et à l’accès à l’eau. Et cette petite histoire me plaît particulièrement. Parce que l’hospitalité est au cœur de l’histoire du chemin. Les pèlerins dépendaient beaucoup des habitants et des lieux d’accueil rencontrés en route.
Un peu d’eau.
Un endroit où s’asseoir.
Un repas.
Un toit.
Parfois simplement quelqu’un qui vous indique la direction. Sur un chemin de plusieurs centaines de kilomètres, ces petits gestes prennent une importance énorme. Et six jours après mon départ, je comprends très concrètement pourquoi.

Nasbinals : un tampon, une église et une vraie pause

J’ arrive ensuite à Nasbinals.
Le village se trouve à environ 1 180 mètres d’altitude et possède une très belle église romane au cœur du bourg.
Je passe à l’office de tourisme. Et je fais tamponner ma crédentiale. Un petit geste. Quelques secondes. Mais quel plaisir ! Parce que ce tampon devient une petite trace tangible de ce que je viens de parcourir. Une petite preuve que, oui, j’étais bien là.

Parenthèse culturelle :
Le chemin que je suis ici est la Via Podiensis, la voie du Puy-en-Velay.
Une partie du parcours entre Nasbinals et Saint-Chély-d’Aubrac est inscrite au patrimoine mondial de l’UNESCO au titre des Chemins de Saint-Jacques-de-Compostelle en France.
Autrement dit, pendant que nous râlons éventuellement contre une montée, une ampoule ou la chaleur, nous marchons aussi dans un paysage reconnu pour sa valeur historique et culturelle exceptionnelle.
Ça remet un peu les petits bobos en perspective… Un tout petit peu.

Et puis… l’Aubrac s’ouvre complètement

Après Nasbinals, le chemin traverse encore un sous-bois.
Les oiseaux chantent. L’atmosphère est plus fraîche.
Et puis, progressivement, les arbres disparaissent. Et là… Wouah.
L’immensité.
Encore. Toujours. Les pâturages. Les vaches. Les collines. Le vent. La lumière.
Je marche au milieu des troupeaux. Et il y a quelque chose de presque irréel dans cette sensation. On n’est plus simplement en train de traverser un paysage. On a l’impression d’entrer dedans.

Pourquoi l’Aubrac est si particulier ?

Peut-être parce qu’ici, rien ne cherche à en mettre plein la vue. Pas de spectacle grandiose, pas de paysage qui vous saute au visage. L’Aubrac se découvre autrement. À force de marcher, de regarder, de respirer. Il s’installe doucement.
Et puis, sans vraiment savoir quand cela s’est produit, on se retrouve complètement dedans.
C’est peut-être ça, le secret de l’Aubrac : il ne se contente pas de se regarder. Il se vit.

Parenthèse culturelle :
Impossible de traverser l’Aubrac sans parler de ses vaches. La race Aubrac est reconnaissable à sa robe froment, ses yeux cerclés de noir et ses cornes en forme de lyre. Elles sont parfaitement adaptées aux conditions du plateau et participent depuis longtemps à l’identité agricole de l’Aubrac. Et elles donnent aussi au paysage cette présence très particulière. Des dizaines de silhouettes dans les pâturages. Des cloches au loin. Une vache qui vous regarde fixement pendant que vous essayez de la photographier. Puis une autre. Puis une autre. Je crois que j’ai été adoptée par le syndicat des vaches Aubrac.

Petit rappel important :
Elles sont magnifiques. Elles sont photogéniques. Elles font partie du décor. Mais ce sont des animaux.
On garde ses distances, on ne dérange pas les bêtes et on respecte les clôtures et les passages aménagés.
Le meilleur souvenir reste celui où tout le monde est tranquille : les vaches comme les pèlerins.

Arriver… et réaliser que je l’ai fait

Le village d’Aubrac se profile. Je vois ma voiture. Elle m’attend. Et avec elle, la fin de mon aventure pour cette année.

Je regarde autour de moi. Et je réalise.
Six jours.
Mais surtout… Je l’ai fait.

Et pourtant, quand je repense à ces six jours, ce ne sont pas les kilomètres qui me reviennent en premier. Je pense aux rencontres.
Christine et Philippe, qui ont fait germer cette idée en moi. Et cette phrase de Christine que je n’oublierai pas :

« Tu es maintenant entrée dans la famille des pèlerins. »

Je crois que je comprends aujourd’hui ce qu’elle voulait dire.

Je pense aussi à Benoît et Émilie, qui m’ont accompagnée dans ce projet qui me tenait tellement à cœur. À Alain et Pascal, les deux frères. À Réjean, le Canadien et ses expressions qui me faisaient rire. À Karine, du Sud, nature, vraie et tellement attachante. À Pascal l’Australien. À Édith. Pascale. Benoît. Léo. Melvin. Chantal. Et à tous les autres.
Certains ont partagé quelques kilomètres. D’autres une conversation. D’autres encore un repas. Mais chacun a laissé quelque chose.

Et oui, le chemin est aussi un défi physique

Parce qu’il ne faudrait pas vous faire croire que je passe six jours à marcher dans les fleurs avec une musique douce en fond sonore.

Il y a aussi :

  • le sac de 8 kilos ;
  • les kilomètres qui s’enchaînent ;
  • la chaleur ;
  • la fatigue ;
  • les réveils trop tôt ;
  • les jambes qui commencent à négocier ;
  • les pieds qui ont parfois leur propre opinion sur le programme.

Et ce fameux bronzage de marcheuse. Pas glamour. Mais parfaitement authentique.
Et puis il y a la satisfaction. Celle d’avoir continué. Encore un kilomètre. Puis un autre. Puis encore un. Jusqu’à Aubrac.

Mes deux grands coups de cœur sur cette portion du chemin

Rochegude : La chapelle. Le silence. La forêt ensuite. Une ambiance beaucoup plus intime que les grands espaces de l’Aubrac. Un endroit qui m’a profondément touchée.

L’Aubrac : Évidemment. Le dernier jour. Le Roc des Loups. Les fleurs. Les vaches. Le vent. Le Bès. L’immensité. Et ces larmes au bord de l’eau. Difficile de faire mieux.

Même sur Compostelle, la réalité sait être surprenante

Et il y a cette anecdote que je souhaite vous partager.
Dès la première étape, j’avais vu une pancarte mettant en garde les pèlerins contre un homme susceptible de les détourner du véritable chemin. J’avais pensé à une blague.
Et puis… Je suis tombée sur lui. Pour de vrai. Sidérant. Presque irréel.
Comme quoi, même sur un chemin vieux de plusieurs siècles, la lumière et l’ombre peuvent parfaitement marcher côte à côte.

Alors, est-ce que je repartirai ?

La réponse est déjà connue.
Oui.
Je ne suis pas rentrée avec une grande révélation mystique.
Je suis rentrée avec quelque chose de plus simple.
L’envie de regarder davantage. De savourer. De prendre le temps. De créer du lien. De garder ce fil invisible tissé avec toutes les personnes rencontrées là-bas.

Et surtout… L’envie de repartir. Parce que ces six jours ne ressemblent pas à une fin. Ils ressemblent plutôt au début de quelque chose. Et si certains chemins se parcourent avec les pieds, d’autres restent un peu plus longtemps dans le cœur.

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Réponses à « Étape 6 sur Compostelle : Prinsuéjols-Malbouzon → au village d’Aubrac »

  1. Megroian

    Pensez pour vous, j arrive à MALBOUZON et votre récit me rend déjà nostalgique de ma journée. J entre dans l aubrac et j ai encore quelques jours devant moi.merci . Ps: oui nous sommes liés par cette histoire

    1. Les balades d’Emma

      Merci beaucoup pour votre message. C’est très émouvant de savoir que mon récit vous accompagne alors que vous êtes vous-même en train de vivre ces mêmes chemins.
      Vous arrivez à Malbouzon et vous entrez à votre tour dans l’Aubrac… Je vous souhaite de profiter pleinement de ces quelques jours qui vous restent, de chaque paysage, de chaque rencontre et de ces petits moments que seul le chemin sait offrir.
      Et oui… nous sommes liés par cette histoire. Ceux qui ont marché sur le chemin le savent : même des années après, certains paysages, certains villages et certaines étapes continuent de vivre en nous.
      Très beau chemin à vous et merci d’avoir partagé ce petit moment avec moi !

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