Étape 1 : Du Puy-en-Velay à Saint-Privat-d’Allier

Après une nuit au gîte Saint-François où j’ai finalement peu fermé les yeux malgré ma chambre individuelle (quand je ne suis pas chez moi, le sommeil est toujours un peu plus léger… et je crois que l’excitation du départ y était aussi pour beaucoup !), je rejoins les autres pèlerins pour le petit-déjeuner.
Il est assez sommaire. Je mange très peu. Heureusement, j’avais glissé quelques biscuits énergétiques dans mon sac pour tenir jusqu’au déjeuner.

Je hisse ensuite mon sac sur mes épaules, le cœur battant un peu plus vite que d’habitude. Direction la cathédrale du Puy-en-Velay. Dans quelques instants, je vais poser les premiers pas d’un voyage dont je ne mesure pas encore la portée.

Un départ partagé avec le monde entier

Avant de marcher, il y a la messe des pèlerins. Elle commence à 7 heures tous les jours pour la bénédiction des pèlerins.

En entrant dans la cathédrale, je découvre des visages venus des quatre coins du monde. Des pèlerins de Pologne, d’Australie, d’Autriche, de Guadeloupe, de Suisse, d’Allemagne, de Belgique, de Suède… Nous ne parlons pas tous la même langue, nous ne venons pas des mêmes horizons et pourtant nous sommes réunis pour une seule et même raison : partir.
Cette diversité me touche. Pendant quelques instants, toutes nos différences s’effacent derrière cette envie commune d’avancer.

La célébration débute. Je l’avoue, au départ, je reste un peu en retrait. La cérémonie est très traditionnelle, presque solennelle et mon esprit vagabonde déjà vers les kilomètres qui m’attendent.

Puis, peu à peu, les paroles du prêtre trouvent un chemin jusqu’à moi. Il parle de cette cathédrale qui accueille les pèlerins depuis près de mille ans. Il parle du chemin. Il parle de nous. Et soudain, quelque chose résonne.

La messe s’achève.

Parenthèse culturelle :
La cathédrale Notre-Dame du Puy est l’un des grands points de départ historiques de la Via Podiensis (GR65). Depuis le Moyen Âge, des milliers de pèlerins y reçoivent chaque année la bénédiction avant de prendre la route vers Saint-Jacques-de-Compostelle.
À la fin de la célébration, chacun peut également déposer une intention ou en emporter une, confiée anonymement par une autre personne. Beaucoup de pèlerins choisissent ainsi de porter cette intention tout au long de leur chemin avant de la brûler, une fois leur étape ou leur pèlerinage terminé.

Quand les portes de la cathédrale s’ouvrent

Puis arrive cet instant que je n’oublierai jamais.
Les immenses portes de la cathédrale s’ouvrent lentement tandis que les cloches annoncent le départ.
C’est magique. Impressionnant.
Pendant quelques secondes, j’ai l’impression qu’elles s’ouvrent sur les entrailles de la terre tant l’escalier plonge vers la ville. Puis mon regard se porte au loin. Elles s’ouvrent sur Le Puy-en-Velay, sur les premiers pavés, sur les premiers kilomètres… et sur l’aventure qui m’attend.

Mais, à cet instant précis, j’ai la sensation qu’elles s’ouvrent aussi en moi. Comme si mon cœur décidait lui aussi de s’ouvrir en grand.
À l’inconnu.
Aux rencontres.
Aux surprises.
À tout ce que ce chemin aura envie de m’offrir.

Je ressens un frisson. Une émotion difficile à expliquer. Ce n’est plus seulement une randonnée qui commence. C’est une aventure intérieure.

Naturellement, une grande partie des pèlerins se dirige vers la sortie. Je préfère attendre quelques instants. Je n’ai pas envie de me retrouver dans ce flot de marcheurs. J’ai besoin de savourer ce moment encore un peu.

Je fais une dernière fois le tour de la cathédrale.

Je m’approche du panier contenant les intentions de prière. J’en pioche une au hasard. Je ne connais pas la personne qui l’a écrite, mais pendant plusieurs jours, elle fera un bout de chemin avec moi. Je la glisserai précieusement dans mon carnet avant de la brûler à la fin de mon étape, comme un symbole.

À mon tour, je prends un petit papier et j’y écris une intention.

À côté, de petits médaillons sont proposés aux pèlerins. J’en choisis un que je glisse dans mon sac. Il ne me quittera plus. Aujourd’hui encore, il reste un précieux souvenir de ce départ.

Les premiers kilomètres

Et puis… je descends les marches de ce grand escalier monumental de la cathédrale et… je marche.

Les premiers pas sont presque irréels. Je me retourne une dernière fois vers la cathédrale. Elle domine toujours la ville. Quelques minutes plus tôt, j’étais encore à l’intérieur. Maintenant, je suis réellement en route. Il n’y a plus de retour en arrière.

Très vite, les papillons semblent m’accompagner. Ils virevoltent autour de moi comme de petits messagers de la nature. J’aime y voir un signe léger, une façon de me souhaiter bon voyage.

La journée s’annonce beaucoup moins légère.
La chaleur est déjà bien installée. Très vite, le soleil tape fort. Le sac paraît plus lourd, les montées plus longues. Et les mouches… omniprésentes ! Disons-le franchement : après quelques kilomètres, nous ne sentions plus vraiment le gel douche…

Je comprends rapidement que cette canicule ne sera pas à prendre à la légère. Par moments, elle me donne même de légers maux de tête et quelques vertiges. Rien d’inquiétant, mais suffisamment pour m’obliger à ralentir le rythme. Je multiplie les pauses, je bois dès que je le peux et j’essaie de marcher sans me mettre dans le rouge. Cette première étape me rappelle qu’en période de canicule, écouter son corps est aussi important qu’avancer.

Comme tout bon baptême de pèlerin, une première ampoule fait rapidement son apparition. Étonnamment, elle ne m’agace pas. Elle fait presque partie du rite de passage.

Petit conseil :
En cas de fortes chaleurs, ne cherchez pas à tenir un rythme coûte que coûte. Faites des pauses régulières, hydratez-vous très souvent et profitez de chaque zone d’ombre. Sur le Chemin de Saint-Jacques, mieux vaut arriver une heure plus tard que mettre sa santé en danger.

La pause déjeuner

À l’heure du déjeuner, je m’installe à l’ombre d’un arbre pour faire une vraie pause.
Avant de partir, j’avais acheté une salade de lentilles dans une boulangerie du Puy. Après tout, autant commencer ce voyage en mangeant local !

Cette pause m’apprend aussi l’un des gestes les plus importants du pèlerin.
Enlever ses chaussures. Laisser respirer ses pieds. Retirer ses chaussettes pour les faire sécher quelques minutes au soleil ou à l’air libre. Cela paraît anodin, mais ces quelques minutes permettent de limiter l’humidité, d’éviter les frottements et parfois… de prévenir les fameuses ampoules.

Petit conseil :
Retirez vos chaussures durant votre pause déjeuner. Vos pieds vous remercieront à la fin de la journée !

Des paysages qui donnent envie d’avancer

Malgré la chaleur, cette première étape est magnifique.

La vallée du Dolaizon offre une entrée en matière tout en douceur. Après avoir quitté les ruelles du Puy-en-Velay, le chemin descend progressivement vers ce petit cours d’eau avant de remonter sur les premiers reliefs du Velay.

Le contraste est saisissant. En quelques kilomètres seulement, on passe de l’ambiance urbaine aux chemins bordés de murets de pierres sèches, de prairies où paissent les vaches et de petits sous-bois rafraîchissants. Le murmure du Dolaizon accompagne un moment les pas des pèlerins avant que le sentier ne prenne de la hauteur.

Parenthèse culturelle :
Le Dolaizon prend sa source sur le plateau volcanique du Devès, que vous allez traverser durant cette première étape.

Le chemin traverse ensuite le charmant village de Saint-Christophe-sur-Dolaison, où l’église du XIIᵉ siècle semble raconter des siècles de passages et de prières. Elle possède un joli clocher à quatre arcades et est entièrement construite en pierre volcanique rougeâtre locale.

Puis viennent Montbonnet, la chapelle Saint-Roch et même le hameau du Chier… Oui, oui, c’est bien son véritable nom ! Impossible de ne pas sourire en découvrant le panneau et de le prendre en photo !

Après Montbonnet, le paysage change encore. On rejoint le vaste plateau du Devès, une immense terre volcanique située autour de 1 100 mètres d’altitude. Les chemins deviennent plus ouverts et les panoramas s’élargissent. Selon la saison, les champs de lentilles, de céréales ou les pâturages se succèdent à perte de vue.

Difficile d’imaginer qu’il y a près d’un million d’années, cette région était parcourue par des coulées de lave. Aujourd’hui encore, les sols basaltiques façonnent les paysages… mais aussi l’agriculture locale, notamment la célèbre lentille verte du Puy.

Parenthèse culturelle :
Saint Roch est considéré comme le protecteur des pèlerins et des voyageurs. Sur les chemins de Compostelle, il n’est pas rare de croiser des chapelles ou des statues qui lui sont dédiées.

La magie des petits gestes

C’est aussi au cours de cette première journée que je découvre l’un des plus beaux trésors du chemin.

La solidarité.

À un moment, ma gourde est vide. Vraiment vide. Et sous cette chaleur, chaque goutte compte. Une marcheuse s’approche simplement et me tend le fond de sa bouteille car elle était arrivée à la fin de son étape.

Quelques centilitres d’eau seulement. En apparence, ce n’est presque rien. Pourtant… Ce geste me bouleverse. Il n’y a pas de grands discours. Pas de calcul. Juste une main tendue vers quelqu’un qui en a besoin.
C’est peut-être cela, l’esprit du chemin.
Une humanité simple. Authentique. Gratuite.

La soirée à St-Privat-d’Allier… comme une évidence

Après 25 kilomètres, j’arrive à Saint-Privat-d’Allier.
Je découvre un village perché dominant les gorges de l’Allier et devine déjà que les grands paysages du Gévaudan ne sont plus très loin.

La fatigue est bien présente, mais elle s’accompagne d’une immense satisfaction.
Nous ne sommes que quatre dans notre petit gîte.

Cette ambiance intimiste favorise naturellement les échanges. Les conversations s’installent sans effort. On partage nos impressions, nos douleurs naissantes, nos raisons d’être là.
Notre hôte, Sandrine, nous accueille avec une douceur qui fait du bien après cette journée.
On réalise rapidement que, sur le chemin, le confort ne se mesure pas seulement à la qualité d’un lit. Il se mesure surtout à la chaleur des personnes que l’on rencontre.

Ce que cette première étape m’a appris

En refermant cette première journée, une évidence s’impose.

Sur le Chemin de Saint-Jacques, il faut toujours laisser une petite place dans son sac…mais surtout dans son cœur. Une place pour l’imprévu. Car ce sont souvent les moments que l’on n’avait pas prévus qui deviennent les plus précieux.

Cette première étape m’a offert bien plus que 25 kilomètres.
J’y ai trouvé de magnifiques paysages.
J’y ai beaucoup transpiré. Vraiment beaucoup !
J’y ai gagné ma première ampoule.
Mais surtout, j’y ai découvert cette incroyable fraternité qui fait la réputation du chemin.

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